À partir de ses propres écrits et déclarations (dont certains traduits par nos soins), nous avions proposé à Judith Butler de développer sa pensée sur l’antisémitisme, son instrumentalisation et pour la paix révolutionnaire en Palestine, notamment avec ce qui se passe à Gaza. Ci-dessous les éléments de cette conversation prévue le 6 Décembre 2023 et dont la Mairie de Paris nous a privés. Une approche rigoureuse, philosophique et engagée que nous souhaitions partager avec vous et faire circuler le plus largement possible.
1. A propos de l’instrumentalisation de l’antisémitisme
Dans le chapitre que vous avez écrit pour le volume On Anti-Semitism: Solidarity and the Struggle for Justice (2017) édité par l’organisation Jewish Voice for Peace – vous siégez à l’Academic Board de cette organisation – vous dites que l’antisémitisme prend une « forme fugitive« , et que si les accusations d’ »antisémitisme » sont utilisées pour attaquer le renversement du colonialisme, les Juifs seront alors associés au colonialisme, comme cela s’est produit en Algérie. L’un des principaux messages du livre est que l’accusation d’ »antisémitisme » est une forme de terrorisme politique.
Dans Parting Ways. Jewishness and the Critique of Zionism, publié en 2012 (traduit en français sous le titre Vers la cohabitation. Judéité et critique du sionisme), vous rappelez la tradition de voix diasporiques juives – Walter Benjamin, Hannah Arendt, Emmanuel Levinas, Martin Buber, Primo Levi, Jacques Derrida – qui ont été à la recherche d’une base spécifiquement juive pour opérer une séparation radicale (la « séparation des chemins ») entre la judéité et le sionisme. Chaque penseur peut aider les Juifs à « réfléchir à la cohabitation, au bi-nationalisme et à une critique de la violence de l’État [israélien]« . J’ajoute que vous citez aussi des voix de la résistance aujourd’hui juives et arabes, d’Israël et de Palestine.
Vous ne pouvez donc que vous opposer à l’instrumentalisation de l’antisémitisme. Parmi vos nombreuses interventions à ce sujet, nous avons choisi de citer ce que vous avez écrit dans votre chapitre « The Charge of Antisemitism, » (dans Precarious Life : The Powers of Mourning and Violence) dont London Review of Books du 21 août 2023 a publié des extraits (donc avant les récentes accusations). Vous répondiez alors au président d’Harvard University, Laurence Summers, qui déclarait en 2002 que critiquer Israël et appeler les universités à se désinvestir d’Israël étaient des « actions antisémites dans leur effet, sinon dans leur intention, » je vous cite : « Il semble toutefois que nous soyons parvenus à une situation historique dans laquelle les Juifs ne peuvent légitimement être considérés toujours et uniquement comme des victimes présumées. Parfois, nous le sommes certainement, mais parfois nous ne le sommes pas. Aucune éthique politique ne peut partir du principe que les Juifs monopolisent la position de victime. »
Vous ajoutiez : « Le cadre éthique dans lequel opèrent la plupart des juifs progressistes se présente sous la forme de la question suivante : allons-nous nous taire (et ainsi collaborer avec un pouvoir illégitimement violent), ou allons-nous faire entendre notre voix (et être comptés parmi ceux qui ont fait ce qu’ils pouvaient pour mettre fin à cette violence), même si le fait de parler présente un risque ? La critique juive actuelle d’Israël est souvent présentée comme insensible à la souffrance juive, passée et présente, alors que son éthique est fondée sur l’expérience de la souffrance, afin que la souffrance cesse ».
Enfin, dernière citation, dans le même texte, « Une remise en cause du droit d’Israël à exister ne peut être interprétée comme une remise en cause de l’existence du peuple juif que si l’on croit qu’Israël seul maintient le peuple juif en vie ou que tous les Juifs investissent leur sens de la perpétuité dans l’État d’Israël sous ses formes actuelles ou traditionnelles. On pourrait toutefois affirmer que les États qui protègent le droit de les critiquer ont plus de chances de survivre que ceux qui ne le font pas. »
Depuis cette lettre, les accusations d’antisémitisme se sont multipliées à l’égard d’artistes, d’universitaires, de journalistes, d’activistes, de leaders politiques, critiques de la politique de l’État d’Israël.
Ce qui est frappant aujourd’hui c’est de constater que cette instrumentalisation, bien qu’ayant des effets très concrets (perte de salaire, de subventions, fermetures d’espaces, interdiction de conférences publiques), n’a plus la même force idéologique.
Pourriez-vous, pour notre public, développer ces arguments sur l’antisémitisme et son instrumentalisation ?
2. A propos de l’antisionisme
À propos du sionisme, vous avez dit que le « sionisme culturel » (Israël compris comme une nation) a été supplanté par le « sionisme politique » (Eretz Israël compris comme une terre), et que dès lors, les Juifs ont perdu le contact avec l’éthique de la diaspora fondée sur la justice et sont tombés dans « un projet violent de colonialisme de peuplement« . Pour vous, toutes les formes de sionisme sont complices. Ainsi, le sionisme socialiste fait « partie intégrante du projet colonial des colons » et de ses résultats inévitables – dépossession par la force, assujettissement colonial et expansion.
Dans une interview à Truthout, le 31 octobre 2023, vous ajoutez que « Le sionisme s’est engagé dès le début dans un projet raciste. Theodor Herzl a déclaré qu’il n’y avait aucun habitant sur cette terre, de sorte que les Juifs, peuple sans terre, pouvaient s’en emparer sans scrupule. Cela signifiait que les Palestiniens n’étaient pas considérés comme des personnes – ils ne pouvaient littéralement pas être considérés comme des formes humaines ».
Vous soutenez la solution « d’un seul État » car elle « éradiquerait toutes les formes de discrimination fondées sur l’appartenance ethnique, la race et la religion« . Vous voulez imaginer ce qui adviendrait si les deux « traditions » de déplacement [les Juifs et les Palestiniens] convergeaient pour produire une politique post-nationale. Car vous n’êtes pas sûre « qu’un appel humaniste aux Juifs israéliens suffise, car les racines du problème résident dans la formation d’un État qui dépendait des expulsions et du vol de terres pour établir sa propre « légitimité ». Il n’y aura pas de résolution à la violence à laquelle nous assistons tant que le droit au retour des Palestiniens ne sera pas honoré, et très peu d’Israéliens ont été capables de saisir la légitimité de cette revendication et d’imaginer comment cela pourrait se produire ». (interview du 31 octobre).
Nous voudrions que vous reveniez sur cette critique du sionisme.
3. A propos de Gaza
Le 31 octobre (Truthout), vous avez déclaré « En tant qu’intellectuels, nous avons l’obligation d’établir des distinctions claires, de comprendre l’histoire des souffrances et de la résistance des Palestiniens sous la répression coloniale : dépossession forcée, vol de terres, détention arbitraire et torture dans les prisons, attentats à la bombe, harcèlement et meurtre. Il ne s’agit pas d’un « conflit » entre deux partis, mais d’une forme dépossession violente qui remonte à 1948, voire avant, et qui constitue non pas une nouvelle Nakba, mais la continuation de celle qui n’a jamais cessé pour des millions de personnes. Les grands médias décrivent de manière crue et détaillée les meurtres d’Israéliens le 7 octobre, et nous sommes, à juste titre, irrités et horrifiés. Mais il semble que le grand nombre d’enfants tués à Gaza ne bénéficieront jamais du genre d’attention et d’empathie mondiales dont bénéficiera l’enfant israélien. Nous connaîtrons le nom et la famille de l’Israélien, mais nous n’obtiendrons qu’un numéro pour l’enfant palestinien, ou pour des milliers d’enfants, à moins que nous ne trouvions et ne diffusions les reportages que les Palestiniens font depuis le sol, souvent dans des scènes d’agonie. Je pense qu’il serait important que nous puissions comprendre que le Hamas s’engage dans la lutte armée, et que nous puissions alors avoir le genre de débats qui ont du sens. Mais les objectifs principaux doivent être le démantèlement de l’occupation et le soutien à la liberté politique des Palestiniens alors qu’ils cherchent à déterminer un avenir autonome avec le soutien et l’admiration du monde ». Nous avons été particulièrement touché.e.s que vous citiez à la formidable, la grande poétesse June Jordan notamment son poème écrit à la suite des massacres des camps de réfugié.e.s palestinien.ne.s à Sabra et Shatila “Apologies to All the People in Lebanon,” je vous laisse lire cet extrait :
“They said something about never again and then
they made close to one million human beings homeless
in less than three weeks and they killed or maimed
40,000 of your men and your women and your children
But I didn’t know and nobody told me and what
could I do or say, anyway?
“They said they were victims. They said you were
Arabs.
They called your apartments and gardens guerrilla
strongholds.
They called the screaming devastation
that they created the rubble.
Then they told you to leave, didn’t they?”
Références